L’auteur est un médecin franco-tunisien, qui a tout fait pour essayer de s’intégrer dans le système national de santé, mais qui, à présent, n’a qu’une pensée: partir ailleurs…

Partie I – Dimanche 26 juin 2016 à 04h00 :

Comment finit-on par accepter ou refuser la médiocrité ambiante…

Dans les urgences de l’hôpital où je travaille, pour suturer le doigt d’un enfant de sept ans à trois heures du matin (ce n’est pas mieux pendant la journée), il n’y a pas de xylocaine pour l’anesthésier (heureusement que j’ai toujours sur moi un ou deux flacons pris en douce au bloc opératoire à cet effet).

Pour nettoyer la plaie, pas de bétadine mais de l’alcool iodé qui fait très mal. Pour suturer la plaie, seulement des instruments propres (et non stériles !) au risque de contaminer le patient. Que faire ? Accepter la médiocrité et faire avec les moyens du bord…

Pendant l’après-midi, j’ai dû batailler et faire le travail d’un interne (je salue au passage les internes en médecine) à cause d’un technicien de laboratoire qui refusait de faire les bilans des malades à opérer… Les bilans du matin avaient été perdus et deux interventions urgentes ont donc dû être annulées… Nous avons tout de même pu opérer une patiente hémodialysée chronique avec une hémoglobine à 5,4 g/dL… A l’heure actuelle, elle a perdu deux points et doit être transfusée…

J’écris ces lignes en revenant du service, assis sur une marche de l’hôpital… J’ai croisé une collègue de Tunis qui est là à cause de ses parents renversés par un connard qui jouait avec son quad sur la plage… Une femme est morte et une autre personne est en réanimation…

Ces dix dernières années, je me suis impliqué dans la vie tunisienne. J’ai été un leader syndical et j’ai même été un des meneurs dans la grève nationale des médecins, en 2013, quand l’ancien ministre de la Santé Abdellatif Mekki à voulu imposer trois années de travail obligatoire aux nouveaux spécialistes. Je suis fatigué; je me suis fait éjecter de l’UGTT le jour où j’ai dénoncé au nom du SIRT le licenciement du Dr Néjib Karoui par l’actuel ministre de la Santé, Saïd Aidi, lors des attentats de Sousse, en juin 2015. Et je crois que tous ceux qui me connaissent savent que je n’ai aucune sympathie pour les islamistes…

Quoi qu’il en soit, je suis fatigué de me compromettre, d’accepter d’être aussi médiocre que les autres… Mais peut-on faire autrement sous cette latitude… J’admire sincèrement le courage et la persévérance de ceux qui continuent à lutter et qui ne jettent pas l’éponge… Mais parmi mes fréquentations et mes amis, combien ont déjà pris le chemin de l’exil…

Ma femme et mon fils sont déjà installés dans la région parisienne et je les rejoindrai, si Dieu le veut, dans un an et demi quand j’aurai terminé mon résidanat en orthopédie. J’aime pourtant la Tunisie, mais comment continuer à vivre dans un pays où mon épouse a été harcelée sexuellement dans la rue à deux reprises, où nous nous sommes retrouvés avec un seul salaire à cause d’une décision arbitraire ?

J’aime la Tunisie et je suis conscient de ce que je dois à mon pays, mais ce pays me fait du mal en ce moment : conservatisme, bigoterie, incivilité, opportunisme, bassesse, etc. Je veux partir…

Partie II : Lundi 27 juin 2016 à 20h50.

J’ai déjà vécu en France et je sais que tout n’y est pas parfait… mais la personne humaine (surtout quand elle n’est pas arabe ou noire) y est respectée. Dans les services d’obstétrique, les femmes sont à une ou deux au maximum par chambre, elles ont droit à leur intimité, les chambres ressemblent à des salles de clinique et il n’y a pas de cafards ni de moisissure ou de fissures sur les murs. Les femmes qui ont accouché restent plusieurs jours sur place, on prend soin d’elles.

Quel contraste avec le secteur du post-partum (les femmes qui viennent d’accoucher) tel que je l’ai connu en 2007 (quand j’étais jeune interne) dans le service de gynécologie-obstétrique de l’hôpital de Bizerte ! Les femmes et leurs enfants étaient disposés dans deux couloirs étroits et tout en longueur, les lits étaient parallèles, avec au plus un mètre de distance entre chaque lit… Aucune intimité…

L’examen des nouveau-nés se faisait à la chaîne sur le lit et dans la précipitation, vu le nombre important de femmes qui accouchaient chaque jour dans le service. C’était plus un système industriel que véritablement humain. On se serait cru dans un élevage de poules…

Dans beaucoup de services en Tunisie, il n’est pas rare de trouver des salles exiguës avec six patients alités… Ne parlons pas de l’état d’hygiène, des draps sales… N’oublions pas les photos qui ont circulé il y a deux ou trois ans sur le net, montrant la nuit des femmes dormant à même le sol (par manque de place) près de leurs enfants à l’hôpital d’enfants de Tunis…

J’espère ne pas faire école… Je souhaite que beaucoup de médecins tunisiens ne capitulent pas… Il y a beaucoup à faire… à corriger… C’est usant… mais ça doit être fait… C’est un travail ingrat avec peu de reconnaissance…

Les médecins (y compris et surtout ceux travaillant dans le secteur public) font régulièrement l’objet de critiques et de campagnes de dénigrement orchestrées le plus souvent par des médias ou des partis politiques… Comme dans tous les corps de métiers, il existe des brebis galeuses, mais ce n’est pas une raison pour tout accepter: se faire insulter ou tabasser aux urgences, être traités de moins que rien dans les médias…

Et le ministère de tutelle ! Quelle animosité j’ai pour le ministère de la Santé… J’ai appris à le connaître à force d’assister à des réunions avec les différents ministres de la Santé et leurs conseillers, de participer à des commissions ministérielles, etc.

Le ministère a des objectifs tout tracés; il veut les accomplir coûte que coûte, sans respect aucun pour les personnes qui travaillent dans le secteur médical…

J’ai vu des médecins spécialistes travailler à Tozeur ou à Médenine (j’y ai travaillé durant six mois) pendant vingt à trente jours (jours et nuits) sans se reposer…

J’ai vu le ministère les broyer petit-à-petit…

J’ai vu des infirmiers accuser un gynécologue qui venait d’assurer vingt gardes consécutives à Médenine de le faire par appât du gain alors que ce dernier avait réussi le concours d’équivalence français et qu’il pouvait, s’il le souhaitait, partir à tout moment en France et y travailler beaucoup moins, dans de meilleures conditions et pour un salaire bien plus important.

J’ai vu le ministère refuser une démission à un médecin spécialiste dans le sud, alors que celui-ci avait quitté le poste depuis plusieurs mois pour raisons de santé, juste pour qu’il n’y ait officiellement pas de poste vacant dans la ville en question.

J’ai vu les ministres parler de chiffres, de statistiques, de plans, de stratégies… J’ai aussi vu des drames : une résidente en chirurgie souffrant de problèmes vasculaires et qui avait failli perdre la jambe à cause de la position debout prolongée au bloc opératoire.

J’ai défendu plusieurs cas de résidents avec des problèmes de santé tout aussi graves et qui ne demandaient qu’une seule chose, pouvoir changer de spécialité, mais le ministère de la Santé faisait la sourde oreille. Ce ministère qui broie le personnel… Ce ministère qui n’avoue pas son incapacité à faire face aux problèmes sanitaires du pays…

Tout a un coût et la santé a un coût… Le pays, et ce n’est pas nouveau, n’a pas les moyens d’investir suffisamment dans la santé. Il ne peut pas engager le nombre suffisant de médecins et de personnel paramédical, d’aides-soignants, d’ouvriers… Les services hospitaliers sont sales, les blocs opératoires aussi, les consignes d’hygiène ne sont pas respectées… Le soir, il y a parfois deux ou un seul infirmier pour soixante malades dans un service… Les médecins ne se reposent pas après leurs gardes… Il m’est arrivé une fois de travailler six jours de suite (jours et nuits) soit 144 heures d’affilées…

Je connais le monde médical, mais ça doit être pareil dans d’autres secteurs : l’enseignement, l’agriculture, l’industrie, la culture, etc. Il faut que des Tunisiens s’engagent et je fais tout sauf promouvoir l’exil. Pour moi, c’est un cheminement personnel. Je pense à émigrer depuis plusieurs années, mais il est vrai que rien n’est fait pour encourager des personnes dans des situations comme la mienne à rester… Si je pars pour un autre pays – la France qui est aussi mon pays ou un autre pays –, je le fais parce que c’est un projet mûrement réfléchi…

Plus que le côté financier (même s’il n’est pas négligeable), c’est le climat actuel qui me pousse à le faire. Aujourd’hui, c’est la génération des enfants éduqués sous le règne de Zine El-Abidine Ben Ali qui prend progressivement les commandes du pays… Je ne me reconnais plus dans les valeurs que je vois en Tunisie.

C’est le règne de la roublardise, du je-m’en-foutisme, de l’à-peu-près, du «may’sèlech», du «rizk el beylik», de l’incivilité, des pots de vins, des voitures en double voire triple file, des files d’attente pour hommes et pour femmes, de l’arbitraire, des petits chefs, des députés absentéistes qui demandent des augmentations salariales, d’Ibrahim Kassas qui fait de la lèche à Ben Ali dans l’émission ‘‘Allo Jedda’’, des feuilletons de Sami Fehri qui instillent des valeurs malsaines dans notre société, des gens qui seraient prêts à pendre haut et court Amina Sboui ou Jabeur Mejri, des rappeurs qui chantent des chansons révolutionnaires alors qu’ils participaient auparavant à des croisières de soutien à Ben Ali…

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