Le Brexit, bon ou mauvais pour la santé ?

Écrit par Aurélie Haroche

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Brexit UELes Britanniques n’ont pas failli à leur réputation. En une magistrale démonstration de démocratie, le Royaume-Uni a laissé parler son peuple et se prépare à l’écouter, comme l’a déjà illustré la démission annoncée dès ce matin de David Cameron.

Ne cédant pas face aux Cassandres prédisant le pire, l’écroulement du vieux royaume de Richard Cœur de Lion et la ruine pour Londres, les Britanniques ont décidé de quitter une Europe, dont ils ont toujours combattu les rigidités, les restrictions et l’absence de prise en considération de la voix des peuples.

Avec l’indépendance qui les caractérise, ils ont fait un choix difficile (bien qu’en partie guidé par le rejet de l’étranger) et se préparent vaillamment à une nouvelle bataille d’Angleterre, qui ne sera pas la première de leur histoire et probablement pas la plus âpre.

Zone de turbulences

Au-delà de la force de ce message, une période d’incertitude et sans doute de crise politique et financière s’ouvrent pour l’Europe et surtout la Grande-Bretagne, dont la chute de la Livre Sterling à son plus bas niveau par rapport au dollar depuis 1985 est le plus précoce des signes.

Pourtant, dans l’immédiat, avant la signification officielle par David Cameron (qui devrait assurer la transition jusqu’en octobre) du retrait de la Grande-Bretagne, les choses devraient demeurer quasiment inchangées pour les hommes et les biens. L’application de l’article 50 qui sera invoquée devrait par ailleurs prendre plusieurs longs mois, voire années.

Circulation des professionnels de santé et des patients : statu quo jusqu’à nouvel ordre

Le monde de la santé et de la recherche était majoritairement favorable au « remain », comme nous l’évoquions dans ces colonnes hier. Les arguments pour refuser une sortie de l’Europe étaient nombreux. Ils concernaient notamment la part importante de médecins et d’infirmiers issus de l’Union européenne travaillant en Grande-Bretagne : ils représentent 10 % des médecins et 4 % des infirmières du NHS.

Si l’immigration européenne et non européenne a été l’un des thèmes centraux de la campagne des pro-Brexit (parallèlement à la volonté de reprendre le « contrôle » du pays), la situation de ces professionnels de santé pourrait ne pas être la plus difficile. Les partisans du « Leave » ont en effet pour la plupart indiqué qu’ils souhaitaient pouvoir accueillir les personnes non britanniques les plus qualifiées, dont font partie les médecins et les infirmières.

La situation des praticiens britanniques exerçant dans un pays de l’Union européenne relèvera des accords qui seront établis, concernant notamment la reconnaissance des diplômes : si plusieurs états, dont l’Espagne, ont manifesté leur volonté de se montrer intraitables vis-à-vis des travailleurs britanniques, la réalité pourrait être plus nuancée.

Concernant la circulation des « patients », si elle n’est pas immédiatement affectée, elle dépendra elle aussi des accords qui seront noués entre l’Union européenne et le Royaume-Uni à l’avenir. « L’accès à la Carte européenne d’assurance santé pour les citoyens britanniques visitant ou travaillant d’autres pays européens est un des sujets qu’il faudra résoudre pendant la procédure de retrait » avait indiqué un proche du commissaire européen avant le résultat du référendum.

« Un message fort pour affirmer que la Grande-Bretagne est ouverte au marché »

L’industrie pharmaceutique s’était montrée également opposée au Brexit : la puissante Association of British Pharmaceutical Industry (ABPI) avait multiplié ces dernières semaines les appels à voter pour le maintien au sein de l’Union européenne. Elle redoutait notamment que les Britanniques n’aient pas un accès aussi rapide qu’aujourd’hui à l’innovation, en raison de la « petitesse » de son marché par rapport à l’Union européenne, tandis que les nombreux produits pharmaceutiques britanniques pourraient subir de nouvelles taxes.

Cependant, aux voix inquiètes et catastrophistes, s’opposait une certaine confiance dans le bénéfice pouvant être tiré d’une régulation plus souple. Aujourd’hui, l’ABPI se refuse à toute déploration : « La voix du peuple britannique a été entendue. Cela créée des défis immédiats pour nos investissements futurs, la recherche et l’emploi en Grande-Bretagne. Nous allons travailler étroitement avec le gouvernement pour établir les nouvelles mesures à prendre pour envoyer un message fort afin d’affirmer que la Grande-Bretagne est ouverte au marché » indique-t-elle dans un court communiqué.

Les incertitudes sont cependant nombreuses, tel notamment le sort de l’Agence européenne du médicament (EMA) dont le siège est actuellement à Londres. Jusqu’alors l’Union européenne s’était refusée à évoquer un possible déménagement de l’organisme, mais le Brexit change la donne et plus que jamais le Danemark et la Suède sont candidats pour accueillir l’agence.

Les pro-Brexit pourraient renoncer à leurs mesures les plus radicales

Si les partisans hier du maintien dans l’Europe paraissent aujourd’hui prêts à faire front et corps avec leur pays, l’incertitude la plus marquée concerne le modèle de partenariat qui sera adopté. Plusieurs exemples sont avancés : ceux de la Suisse, de la Norvège ou du Canada qui tous ont noué des accords avec l’Union européenne. Séduisantes à priori en raison de la réussite économique et sociale de ces 3 états, les coopérations établies ne sont pas sans présenter certaines limites.

L’entrée dans l’Espace économique européen (EEE) à l’instar de la Norvège offrirait à la Grande-Bretagne un accès au marché européen, tout en conservant son indépendance en matière de justice, réglementation agricole, politique étrangère, etc. Cependant, une entrée dans l’EEE suppose l’acception d’une libre circulation des travailleurs, pourtant rejetée par un grand nombre de partisans du Brexit. Devenir membre de l’Association européenne de libre échange (AELE) à l’instar de la Suisse est une autre voie caressée par les vainqueurs d’aujourd’hui. Mais là encore, les accords bilatéraux signés entre la Suisse et l’Union européenne ne répondent pas toujours parfaitement à l’ensemble des raisons qui ont poussé les Britanniques à choisir de quitter l’Union européenne.

Avantages et limites s’observent également en ce qui concerne un modèle d’accord semblable à celui passé (et non totalement ratifié) entre le Canada et l’Union européenne. Si elle s’engageait dans une telle voie, la Grande-Bretagne aura à cœur de ne pas écoper des mêmes restrictions que le Canada, qui ne peut notamment pas exporter ses services financiers.

L’ensemble de ces modèles existant confirment la possibilité d’une redéfinition des liens avec la Grande-Bretagne (qui pourrait être une partition inédite), qui permettra à cette dernière de demeurer un partenaire essentiel dans le commerce mondial, mais suggère déjà que certaines des motivations les plus dures du Brexit (concernant notamment les travailleurs étrangers) ne seront sans doute pas parfaitement entendues.

Une chance pour le Français ?

Enfin, il faut espérer que plutôt que le début d’un effondrement d’une belle idée porteuse de paix, ce référendum signe les prémices d’une nouvelle ère pour l’Europe, marquée par une volonté plus grande d’entendre les hommes et les femmes qui la composent. Reste à savoir en quelle langue, car le retrait de la Grande-Bretagne redistribue également les cartes en la matière : l’anglais, désormais si peu représenté, si ce n’est pas les Irlandais, demeurera-t-il une langue officielle de l’Union ?

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